Elle s'appelle Yellama. C'est une fillette de 7 ans. On lui donnerait à peine six au vu de son allure fluette et de sa petite taille. Elle habite le petit village d'Utakanoor à environ 10 kilomètres de Pothnal, où vivent 340 familles. Elle fait partie des quarante enfants qui ont été repérés par l'association Vimukti en vue d'un parrainage. Nous accédons au village en moto par un chemin cahoteux qui traverse les plantations de riz nombreuses dans cette région qui vit essentiellement de l'agriculture. A notre arrivée, Yellama semble un peu apeurée. Sans doute ne comprend-elle pas bien cette agitation autour d'elle. Car j'ai choisi de parrainer cet enfant et nous la voyons pour la première fois.
Elle vit avec sa maman dans une petite et très modeste habitation en ciment protégée par un mur de bambous entrelacés qui protègent du soleil et de l'indiscrétion des voisins. Tout est parfaitement rangé et propre. Elle partage ces quelques mêtres carrés avec ses deux frères et ses deux soeurs qui ont elles-mêmes déjà deux enfants. Ils sont 9 à la maison. Quelques ustensiles suspendus en guise de cuisine et pour dormir une couverture à même le sol, vite repliée au petit matin.
Yellama (nom de la déesse de la fertilité) est fille de Sharanamma, une "Devadasi" qui travaille dans les champs comme "coolie" à la période des moissons. Yellama n'a pas de papa car elle est le fruit d'une union entre sa mère et un homme plus âgé, comme le veut la tradition millénaire qui veut que des jeunes filles nubiles soient dédiées à la déesse. Yellama se laisse peu à peu apprivoiser et son visage se détend. Nous lui offrons quelques petits cadeaux (une boîte de crayons de couleurs, des gâteaux bretons) pour lui témoigner notre affection et notre soutien.
Au cours des siècles passés, les devadasis étaient considérées comme des artistes. Elles recevaient leur éducation des brahmanes et étaient honorées lors de cérémonies où elles étaient invitées à chanter et danser. Aujourd'hui les temples n'ont plus les moyens de remplir cette fonction et les devadasis sont considérées comme des courtisanes. Mises au ban de la société, le commerce de la prostitution devient souvent le seul moyen pour faire face aux difficultés de la vie. Les enfants des devadasis sont stigmatisés comme appartenant aux basses castes. Bien que cette pratique soit officiellement interdite depuis plus de 50 ans en Inde, on dénombre encore plus de 25 000 devadasis concentrées essentiellement au Nord du Karnataka.
Alors que notre visite touche à sa fin, notre attention est attirée par le son d'instruments traditionnels. Au milieu de quelques musiciens, un homme déguisé en femme se lance dans une gesticulation incantatoire. Nous pensons d'abord à un rituel de mariage. Nous apprendrons plus tard que ces artistes ambulants vont de village en village en perpétuant ce culte à la déesse Yellama. Comme souvent au cours de notre périple, la vie nous a mis en contact avec une réalité imprévisible.
Très chère Yellama, toi et tes petites camarades, vous êtes l'espoir d'un peuple en marche vers le futur. Grâce à la volonté de ta maman qui nous a tendue la main, à l'éducation que tu reçois à l'école du village, à l'accompagnement des animateurs de Vimukti, ton destin est entre tes mains. Soit courageuse et fière. Garde au fond des yeux cette étincelle de feu qui fera de toi une femme digne et respectée. Dans ce combat, nous serons toujours à tes cotés.
PS: 15 enfants sont actuellement parrainés par des membres de l'association. 25 autres aimeraient avoir cette chance de nouer une relation privilégiée avec un parrain ou une marraine. Pourquoi pas vous?